la Protohistoire Basque

 

la Protohistoire (-2500 à la conquête romaine), la dernière période avant l'entrée dans l'Histoire, celle-ci se définissant par la naissance de l'écriture. La Protohistoire se divise à son tour en plusieurs périodes... 

CELA PARAIT TRES COMPLIQUE... 

Non, il faut simplement distinguer trois périodes. Le Chalcolithique est un terme grec qui provient des mots "chalcos" (le cuivre) et "lithos" (la pierre), soit une période marquée par un outillage en pierre complétée par le cuivre. Nous nous situons ici entre -2500 et -1800. Le point essentiel à retenir est que l'outillage demeure en pierre et en os. Il n'y a pas de bouleversements socio-économiques encore. L'agriculture et l'élevage perturbent à peine les échanges et la sédentarisation progresse lentement. Sur le versant français, celle-ci ne date que de -2000 environ.

Les bergers de la Protohistoire n'ont fait que reprendre les anciennes pistes des chasseurs nomades du Paléolithique, comme en témoignent des outils de silex retrouvés sur place. La civilisation du Chalcolithique ne s'est pas vraiment développée au Pays Basque. Les hommes de cette culture ont cependant laissé dans notre région des poteries, d'origine méditerranéennes, datées de -2150 à -2000. Car de notables gisements de cuivre existaient dans la vallée de Baïgorry (à Banca). Ces étrangers apportèrent de la céramique campaniforme [1] et recherchèrent des gisements de cuivre, enseignant ainsi la métallurgie aux autochtones. Cette activité réclame un savoir-faire parfait de l'art du feu, acquis avec la cuisson de la céramique. César, dans la Guerre des Gaules, évoque encore cette industrie au Pays Basque. Ces techniciens viennent sans doute de la mer Egée et auraient suivi la voie danubienne jusqu'à chez nous (ou bien seraient venus d'Espagne). L'industrie est assez semblable à celle du reste de l'Europe, mais les spécialistes notent un certain particularisme dans la zone Atlantique. Ces peuples auraient aussi transmis aux Basques de hauts bonnets et des sandelettes! En sens inverse, les Basques ont peut-être exporté des termes sur les techniques d'exploitation des sables aurifères [2] en Espagne. Les chercheurs ont même pu retrouver des mots basques jusqu'en Afrique du Nord. Le fond linguistique berbère abriterait des mots basques d'aujourd'hui, ce qui renforce la thèse d'un basque né au Néolithique (certains spécialistes placent, en effet, le Chalcolithique au Néolithique).

 N'exagérons pas cet "Age du cuivre", expression d'ailleurs excessive. L'industrie du cuivre bute sur de nombreuses difficultés. Ses bénéfices sont faibles. Ce métal mou reste bien anecdotique et de diffusion restreinte par rapport à l'industrie de la pierre. Le cuivre ne permet que la confection d'objets d'apparat, des poignards assez grossiers, quelques haches et quelques flèches. Il est présent en faibles quantités et doit être martelé, fondu dans des fours en terre (plus tard, en réduisant les minerais ou en utilisant des objets usés ou démodés), et moulé à une haute température (1084,45°C). Mais ce métal est le seul à exister à l'état natif, c'est-à-dire à être naturellement présent dans la croûte terrestre.

 IL Y A DONC DEUX AUTRES AUTRES PERIODES POUR LA PROTOHISTOIRE...

On passe ensuite à l'Age du bronze, soit du cuivre allié à l'étain, un métal plus dur dont la technique est venue d'Espagne (on peut aussi utiliser de l'arsenic ou du plomb). Cette fois, la production va nécessiter une distribution qui va couvrir de vastes territoires, la demande étant beaucoup plus forte, et parce que l'étain fait défaut au Pays Basque et dans les environs (il viendra de l'Angleterre ou d'Espagne). Le bronze permet la production d'armes, mais les outils domestiques restent encore en silex, presque toujours d'origine locales, et évoluent peu par rapport aux séries du Néolithique. Il sert surtout aux objets d'apparat (bracelets, pendentifs).

Mais les échanges se complexifient et la société va se hiérarchiser d'une façon assez marquée. Les activités vont se spécialiser entre les artisans, les mineurs, les forgerons et les marchands. Ces individus auront bientôt besoin de subsistances et de protection. Mieux, la compétence de ces artisans, la relative rareté de ces produits finis vont générer des profits, même si l'on en reste dans le système du troc [3]. L'enrichissement, provoquant la convoitise, va réclamer des fortifications, des retranchements pour protéger les produits et les voies commerciales. Enfin, nous verrons plus tard que la hiérarchisation de la société (les deux termes sont intrinsèquement liés) amènera des sépultures [4] et du mobilier funéraire d'apparat permettant de se distinguer du commun des mortels. C'en est fini de l'égalitarisme  du Néolithique. Les inégalités ne sont pas nées au moment où les hommes se sont emparés des richesses ("ceci est à moi" comme l'écrivait Rousseau), mais au moment où des hommes de talent ont créé des biens précieux qui ont évolué technologiquement. La propriété naît du progrès, la violence et la guerre aussi.

La métallurgie provoquera, en tout cas, un important déboisement. Elle aidera aussi à fixer les populations, en même temps aussi, sans doute, les pasteurs et les agriculteurs se sédentarisent. Certes, la transhumance (qui se développe à l'Age du fer) mène les bergers de la Protohistoire jusqu'aux Landes et au bassin d'Arcachon, le long d'axes, pour ramener du sel indispensable aux Hommes comme aux troupeaux. Mais désormais, ces hommes ont bien une base sédentaire et agricole (certains pouvaient encore être artisans itinérants et prospecteurs). Les pasteurs descendaient des montagnes pour s'enquérir aussi des nouveaux apports de la civilisation.

 Enfin survient l'Age du Fer (-900 à -600 et -500 à -200) avec l'arrivée des Indo-Européens et des aristocraties guerrières. Ce métal est plus souple, plus résistant et traité sur place auprès de mines locales: il mettra, enfin, un terme au rôle dominant du silex. La technique du fer est plus complexe; une véritable culture va naître (choix du minerai, techniques de soudure). Il s'imposera pour les armes, les objets courants, les parures. ll s'agit, pour notre région, du premier flux d'origine nordique, après les épisodes africains ou méditerranéens. Des populations venues du centre de l'Europe s'établissent sur les plaines aquitaines. L'érection des gaztelu zahar semble être un signe de résistance des autochtones à ces invasions. Les Celtibères (Celtes établis en Espagne), dont l'influence se fait surtout sentir au IIIème siècle avant notre ère, transmettront aux Basques de nouvelles semences, la charrue en fer à traction animale (la roue date de l'âge du Bronze), le cromlech, mais pas le druidisme inconnu chez nous.

 Les mines de fer ne manquent pas au Pays Basque (ex: le massif de Larla à St-Martin-d'Arrossa). Le fer de notre région a la réputation, dans les sources historiques, d'être novateur, dynamique, et sera largement exporté. Mais le Pays Basque en serait resté à la civilisation posthallstattique (centre d'une culture métallurgique d'Autriche), sans évoluer comme certaines régions françaises vers la civilisation de la Tène. On ne note d'ailleurs aucune évolution technologique entre le IIIème siècle et l'époque romaine. Cette période est la plus fertile en bouleversements: ainsi naquirent peu à peu les premières villes. 

 La langue basque, déjà en place, nous l'avons vu, s'adapte à l'apparition des métaux: elle nomme l'or "urre", le cuivre "urraide", l'étain "zurraide" (aide dans le sens de "semblable à"), soit conformément à leur ordre d'apparition. Le mot "arotz" (forgeron) est l'homonymie presque parfaite de "arrotz" (l'étranger).   

 AVONS-NOUS TERMINE?

 Non, loin de là, nous devons aborder maintenant la question des premiers monuments basques, qui datent de la Protohistoire. Commençons par les gaztelu zahar (du latin castellum), des places fortes préhistoriques. Le terme basque signifie précisément "vieux château-fort" [5]. Il y a 57 enceintes au Pays Basque français, mais le phénomène existe aussi sur l'autre versant des Pyrénées. Ces constructions nécessitaient une main d'oeuvre nombreuse, disciplinée. Ils témoignent d'une certaine ingéniosité et d'un sens tactique. Ils sont situés entre 300 et 1000 mètres d'altitude, et permettaient le contrôle militaire des voies de communication entre vallées, dont nous parlions tout à l'heure.

 Le tracé des fossés existe encore. Typiquement basques, des gradins sont creusés dans la pente pour protéger l'ouvrage avec des palissades. Mais le modèle le plus courant (71%) est celui des enceintes à parapets de terre (la terre du fossé est relevée pour former une défense) ou de pierres (ce sont les plus hautes). Le Labourd en dénombre 14 (25%), la Basse-Navarre 26 (45%) et la Soule 17 (30%). Ces constructions ne peuvent être datées (de trop rares vestiges ont été retrouvés), mais sont généralement attribuées à des groupes militaires du bronze tardif, ou du premier Age du fer (attention, cependant, on a pu retrouver un outillage lithique mésolithique). Certains ouvrages n'ont jamais été occupés, donc la datation es difficile. Il faudrait décaper une importante superficie pour les étudier (la superficie d'un dolmen est beaucoup plus restreinte pour une étude archéologique). Ces guerriers maîtrisaient les chevaux (ferrés), ce qui leur donnait un avantage certain pour combattre, et ont dû introduire l'usage des cromlechs dans la région au contact avec les Indo-européens. Ces élites se sont perpétuées dans la mémoire populaire par les Jentils, ces géants de la mythologie basque à la fois étrangers, sages et puissants, censés vivre au sommet des montagnes. A Alçay, le gaztelu zahar est clairement attribué aux Maidé, être mythologiques entre Jentils et Laminaks.

 La fonction militaire n'était qu'occasionnelle. Ces monuments ont pu aussi avoir une fonction religieuse, pastorale ou partiellement résidentielle. La communauté était sans doute organisée en chefferies, et les troupeaux se réfugiaient probablement dans ces enceintes. Celles-ci sont les seuls vestiges en état de l'habitat autochtone pré-romains. Certains gaztelu seront utilisés jusqu'au VIème siècle de notre ère sous les termes d'oppidum et de castrum. 

 QUI ETAIENT DONC LES ENVAHISSEURS?

 Ces monuments résultent davantage d'une acculturation que d'une vague migratoire. 

 C'EST QUOI L'ACCULTURATION?

 C'est un phénomène qui résulte d'un contact continu et direct entre deux peuples de cultures différentes, et qui entraîne des modifications dans les modèles culturels de l'un des deux groupes, généralement le moins évolué.

 Dans le cas que nous venons de voir, les Basques ont certainement adopté ces constructions, la maîtrise des chevaux, en côtoyant les Celtes. Ceux-ci (peu nombreux), qui passèrent par les Pyrénées pour s'installer au sud de l'Ebre, n'ont laissé de traces de passage que dans la vallée de la Garonne au Sud-Ouest, mais pendant 500 ans, les Basques ont eu pour voisins ces Indo-Européens. En fait, ces envahisseurs pouvaient franchir les cols basques en toutes saisons, compte tenu de l'altitude modérée de notre région. C'est donc grâce à une géographie ouverte (et non fermée, contrairement à une idée répandue) que les Basques purent conserver leur personnalité.

Les localités, se terminant par le suffixe -une, seraient indo-européennes. Par ce biais, les spécialistes pensent qu'une première vague aurait d'abord touché la Navarre, puis des groupes celto-germaniques auraient à nouveau franchi le col de Roncevaux vers les VIIIème et VIIème siècles. Ce groupe, dit "Hallstatt du Rhin", ne fera aussi que passer. La vague du VIème siècle affectera davantage le Pays Basque, surtout ses terres les plus fertiles (vallée de l'Ebre, région de Vitoria). Profitons-en pour dire que l'Aquitaine sera toujours plus traversée que définitivement occupée, les envahisseurs étant davantage attirés par l'Espagne à la recherche de terres toujours plus fertiles. Ce n'était pas des populations plus raffinées que les Ibères. Ils s'accultureront à leur tour dans leur nouvel environnement.

 ET EN CE QUI CONCERNE L'ACCULTURATION DES BASQUES?

Il porte aussi sur le mégalithisme (littéralement "grandes pierres" en grec). Insistons sur le fait qu'il s'agit ici de la première architecture monumentale, soucieuse de durabilité, de l'Histoire de l'Humanité (avant les Pyramides d'Egypte). Les mégalithes sont nés en Europe sur les régions atlantiques aux Vème-IVème millénaires (à partir du Portugal, semble t-il). La diffusion de ces monuments est sans doute liée aux contacts établis sur les routes commerciales du métal. Ceux du Pays Basque sont érigés à partir du milieu du IVème millénaire.

Le mégalithisme basque est très modique. La mort peut survenir brusquement et les pasteurs ne sont pas nombreux en montagne. Ces tombeaux sont de formes simples et de faible envergure. Mais ils reposent sur des tumulus conséquents, quand même (certains tumulus recouvraient même parfois les dolmens comme celui de Gaxteenia à Mendive, sans doute le plus beau du Pays Basque), et nécessite l'intervention de plusieurs dizaines d'hommes pour soulever la dalle de couverture à l'aide de rouleaux et de leviers. Il faut aussi avoir à l'esprit que les dolmens se présentent aujourd'hui sous la forme de simples tables à cause de l'état de dégradation, mais à l'origine ce sont bien des chambres sépulcrales accompagnées de galeries de tumulus (butte artificielle). Mais chez nous, encore une fois, les dolmens (triku-harri en basque) étaient généralement de plan simple sous la dalle de couverture. Mais il existe en Alava des dolmens plus complexes (avec couloir) dès le Néolithique moyen.

Avec 111 dolmens (72 en Labourd, 31 en Basse-Navarre, 8 en Soule), la région est la zone du Sud-Ouest la plus riche pour ce monument. Le versant espagnol compte 461 dolmens répertoriés [6]. Ils prouvent une intense densité du peuplement à la Préhistoire. Certains datent de la fin du Néolithique (vers -4500, ainsi ceux d'Ithé à Aussurucq, voire plus anciens encore côté espagnol). L'influence, côté français, ne vient pas d'Aquitaine, mais curieusement du Quercy. Ces groupes mégalithiques sont plus ou moins indépendants, mais élaborent sur place des types propres. En réalité, tous ne méritent pas le nom de dolmens. Un quart seulement sont des vrais, les autres se contentent de dalles modestes. Les plus importants, au Pays Basque français, sont à l'ouest (Urrugne, Sare, Itxassou, les Aldudes), plutôt isolés, et sur des terrains plats et dominants. Les petits sont dans les vallées ou en moyenne montagne (St-Martin d'Arrossa par exemple), sur une pente parfois, mais souvent donnant sur un horizon bouché. Ils sont généralement orientés vers l'Est (et la résurrection du Soleil) inclinés sur un tertre. Le mobilier et les offrandes sont généralement très pauvres, sans ordre apparent: quelques céramiques, des boutons en os, des petits grattoirs en silex encore, de rares objets en cuivre ou bronze. Ces objets pouvaient être récupérés par la suite partiellement ou en totalité. Les objets retrouvés sont ainsi tardifs. Tous les dolmens ont été pillés, pourtant il n'y a jamais eu de trésors.

A QUOI SERVAIENT LES DOLMENS ?

Au départ, ils abritaient des cadavres non ensevelis (ce qui permettait de ménager de la place et d'en ôter ou rajouter par la suite) [7], parfois recouverts d'ocre rouge symbolisant le sang. Cette exposition des corps se pratiquaient aussi dans les grottes, véritables chambres sépulcrales, comme nous l'avons vu pour Isturits. L'incinération (apparue dès la fin du Néolithique, très tôt par conséquent) reste rare pour l'Age du cuivre ou du bronze. Cette pratique a pu être importée, mais a pu, tout aussi bien, être inventée par les pasteurs des montagnes, suite à un changement de perspective par rapport à la mort. La crémation se généralisera à l'Age du fer avec les invasions indo-européennes, alors qu'elle est abandonnée dans les grottes (sauf au Pays Basque français, semble t-il). L'incinération marque un changement de perspective: ainsi, le dolmen n'est plus un monument indestructible, synonyme d'éternité protégeant des cadavres, mais une tombe sans corps. Les ossements trouvés sont effectivement rares, ainsi en aucun cas, il ne faut dire que le dolmen est un tombeau pour tous, même s'il s'agit d'une sépulture collective. Ce mégalithe s'adressait d'abord aux chefs, et sans doute à des clans, et était le reflet de la hiérarchisation de la société. Cette rareté des vestiges humains tient aussi au tri peut-être des cendres, à l'érosion, aux pillages et aux fouilles anciennes ou clandestines. Certains corps étaient peut-être aussi exposés aux vautours.

Les dolmens continuent à être édifiés à l'Age du fer, par habitude (ce qui n'est pas toujours le cas dans d'autres régions). Ces mégalithes reprennent alors les pistes pastorales à des altitudes supérieures, ce qui semble démontrer une nouvelle occupation de l'espace avec des rites nouveaux peut-être.

 QUELLES SONT LES AUTRES SEPULTURES?

Une des grandes caractéristiques de la Préhistoire basque réside dans les fameux cercles de pierres, de petit diamètre, appelés harrespils (transmis par les Celtes?), sorte de petits cromlechs qui abondent au Pays Basque, dans les Pyrénées jusqu'en Andorre, et qui serviront jusqu'à l'époque romaine. C'est au Pays Basque que l'on en rencontre le plus pour la chaîne pyrénéenne, peut-être est-ce même sa région natale. Mais ils sont moins nombreux à l'ouest du Pays Basque, côté espagnol [8], et sur le piémont pyrénéen, comme pour l'ensemble des monuments funéraires d'ailleurs, phénomène simplement lié à la densité de population. Un autre terme basque désigne le cromlech: baratz, mot sans doute très ancien, qui signifie le jardin, le devant de la maison où les Basques ont longtemps enterré leurs proches d'ailleurs . Quel que soit le terme, le cromlech correspond à une nécropole (ensemble de tombes). Il peut rassembler 5 à 20 individus. Contrairement au dolmen, il n'est pas réutilisable, mais les tombes vont s'agréger avec le temps pour former la nécropole. Notons qu'il s'agit du mégalithe le moins répandu dans le monde. Au Pays Basque, au contraire, il est le plus répandu.

 Ces innombrables monuments (plus d'un millier, dont près de 500 uniquement pour le Pays Basque français, malgré sa petite taille) datent du bronze tardif (vers -1200) et se prolongent dans le deuxième Age du Fer. L'altitude est assez élevée (1000 mètres environ), c'est donc le Pays Basque oriental qui est le plus représentatif. Les lieux d'élection sont en effet le plus souvent inhospitaliers, loin des lieux d'habitat, mais sur des pistes pastorales et près des points d'eau: donc un terrain familier, mais isolé en même temps, et surtout spectaculaire. Le site le plus impressionnant est celui d'Okabé à Lecumberry, incontestablement le haut lieu le plus spectaculaire de la Préhistoire basque: une trentaine de monuments bien individualisés dans un décor somptueux.

Les styles sont d'une remarquable stabilité, tout en permettant des variantes: Jacques Blot affirme qu'il n'en existe pas deux semblables. Comme pour les dolmens, la taille des pierres n'est pas imposante (dalles verticales, ou murettes en grès, calcaire ou quartzite). Ce qui compte, c'est l'agencement qui forme une sorte d'enceinte, un cercle rituel parfois grossièrement tracé, ovale même, parfois complété par un second cercle de pierre, l'enclos sacré (dalles plantées ou murettes également). Ailleurs dans les Pyrénées, on trouve de hautes pierres dressées, pas au Pays Basque. L'enceinte n'est jamais "fermée" et il n'y a aucune monumentalité. Au centre, un réceptacle (parfois un coffre rectangulaire en pierre, mais pas une urne au Pays Basque) accueille des cendres, très rarement des ossements (ceux-ci lorsqu'ils existent sont toujours situés au centre). Ces individus incinérés sont des adultes. Mais seule, une poignée, ou deux, de cendres a été déposée. Il s'agit en réalité plus d'un cénotaphe (littéralement "tombeau vide") pour des personnalités importantes (des souverains) qu'une sépulture véritable.

Il ne faut pas opposer catégoriquement tumulus, cromlechs et tumulus-cromlechs qui ne sont que des variantes de même taille à peu près. Dans le détail, on peut cependant distinguer:

les tumuli, qui sont les plus anciens (ils accompagnent les dolmens dès le Néolithique), et qui sont constitués d'un amoncellement de pierres. Ils sont situés sur des lignes de crête, mais plus bas en altitude que les cromlechs. Ils n'encadrent pas seulement les dolmens, ils ont aussi une fonction d'ostentation (de visibilité) pour le groupe qui les a érigés, ils inspirent le respect du lieu. Les tumuli à incinération sont postérieurs et datent de -2000 environ.

les cromlechs (apparus à la fin de l'Age du bronze, 500 ans environ après les tumuli à incinération) qui sont les seuls à correspondre à une nécropole. On les retrouve sur des cols ou sur des replats en flanc de montagne. Comme les dolmens, les monuments imposants correspondent à des sites imposants, les monuments secondaires à des horizons plus fermés.

les tumulus-cromlechs qui sont constitués de terre, et qui sont davantage en plaine que les autres.

Dans le Pays Basque français, on dénombre 213 tumuli (22% en Labourd, 40% en Basse-Navarre, 38% en Soule), 214 cromlechs (28% en Labourd, 66% en Basse-Navarre, 6% seulement en Soule) [9], 61 tumulus-cromlechs (18% en Labourd, 55% en Basse-Navarre, 27% pour la Soule) [10].

Le lieu choisi pour ériger la tombe (le choix nous échappe complètement, mais avait bien évidemment une logique) était à peu de distance du foyer, mais jamais, semble t-il, sur le lieu même où avait été réalisée l'incinération. Le bois le plus utilisé pour la crémation était le chêne (ou le hêtre plus en altitude), espèce fréquente en milieu atlantique. Le rituel de la crémation pouvait varier dans le détail et permettait sans doute un peu de fantaisie. On décapait plus ou moins complètement l'humus superficie du sol, amoncelait de la terre pour en faire un tumulus avec une introduction assez anarchique de pierres sèches de la taille d'un pavé. Les galets en forme d'oeuf peuvent symboliser une renaissance. Les dépôts en mobilier sont étonnamment pauvres ici aussi, alors qu'ils sont très riches dans le proche Béarn, dans les Landes ou en Haute-Garonne. Peut-être que peu d'individus assistaient à ces funérailles. Les dépôts de céramiques, parfois brisés, ou de métal, sont très rares (le rituel n'en imposait peut-être pas beaucoup). Des objets ayant appartenu au défunt sont brûlés ou déposés avec lui. Les biens du défunt sont plutôt remplacés par une offrande symbolique, ou alors on place peut-être l'arme qui a tué (une lance brûlée par exemple). Il y a vraiment un contraste surprenant entre la modicité de ces offrandes et l'ampleur relative de ces constructions qui réclamaient tout de même des spécialistes de la construction. Certaines sentent toutefois l'amateurisme. Les sols acides (le charbon de bois retrouvé en quantité très variable permet de limiter les effets de l'acidité) expliquent peut-être ces monuments sans ossements. En Béarn, des ossuaires ont été retrouvés.

 QUE SAIT-ON SUR LA PERCEPTION DE LA MORT PAR CES HOMMES?

Leur religion nous est complètement inconnue, faute de sources écrites. Nous sommes dans l'ordre de l'hypothèse. Probablement des chants, des danses, des gestes rituels accompagnaient les cérémonies. On peut supposer que le plus important, c'est la commémoration plus que les cendres très accessoires. La mort se spiritualise avec la crémation. Elle est aussi normalisée par des rituels très structurés. Le but est de faire oublier l'aspect de rupture. La crémation recrée l'individu, le fait retourner dans l'au-delà dont il est issu, mais libère aussi les vivants d'une possible contagion. Il y a aussi le refus de la putréfaction. Ensevelir des cendres, c'est aussi comme déposer une graine en terre. Le cercle peut vouloir protéger de l'influence des morts [11]. Il peut aussi symboliser la lune qui est un repère astronomique, servir de marque de propriété, de borne comme les menhirs. La richesse spirituelle des Basques est donc grande, et pas seulement dans le bas pays, plus ouvert en général aux influences extérieures (mais peut-être que les "gens du bas" fréquentant les pasteurs leur ont appris l'usage des tumuli). Ces rites survécurent parfois jusqu'à l'an 1000 de notre ère. La montagne est un véritable conservatoire, dit Jacques Blot. Les baratz seront parfois utilisés jusqu'au XVIIème siècle dans un but funéraire. Le mot sera clairement associé dans de nombreux endroits aux êtres mythologiques: Mairubaratz, Jentilbaratz (Mairu, Basa Jaun et Gentils sont souvent confondus). On a aussi longtemps enterré, on l'a dit, dans les jardins. Des toponymes révèlent aujourd'hui des monuments modestes, oubliés depuis longtemps: Ilharreko Lepoa ("col des pierres des morts"), Ilharreko ordoki (petite plaine des pierres des morts) etc...

Y A T-IL D'AUTRES SEPULTURES?

 Nous terminerons avec les menhirs.

COMME DANS ASTERIX?

Les Gaulois n'ont jamais dressé de menhirs: c'est un anachronisme. Les Celtes sont arrivés à l'Age du Fer, bien après l'érection de ces monuments qui date de l'Age du bronze. Pour en revenir au Pays Basque, il faut noter qu'ils sont bien rares chez nous (l'essentiel tient aux vallées de Baïgorry et du Pays Quint qui se jouxtent). Il y en a 13 côté français (aucun en Soule), 32 côté espagnol. Le bloc parallélépipède est plus ou moins épais en fonction du matériau local. On choisissait une pierre ayant approximativement la forme souhaitée, mais les retouches étaient souvent nécessaires. Un monolithe déjà taillé en pointe était plus facile à travailler qu'un gros bloc. Il est tout à fait exceptionnel de trouver un matériau éloigné de son lieu d'origine. Généralement, il était taillé sur le lieu même de sa découverte. Ces monuments sont en altitude, en ligne de crête ou en flanc de pente comme à Iparla, couchés vers l'est généralement, et ont pu servir de bornes pastorales. Le basque muga désigne à la fois un menhir et une borne d'ailleurs. La plus forte concentration de ces monolithes se trouve d'ailleurs aux Aldudes, la frontière actuelle les suit! Ces monuments sont situés géographiquement près des cromlechs ou des tumulus-cromlechs (ils peuvent même être associés côté espagnol), mais sont éloignés des dolmens plus isolés.

Le monument peut aussi commémorer un événement ou un personnage important. Mais au Pays Basque, il semble que ce ne sont pas des repères astronomiques ou des sépultures comme dans d'autres régions.

ALORS, NOUS EN AVONS TERMINE AVEC LES SEPULTURES?

Oui, mais pas tout à fait avec les monuments de la Protohistoire. Nous devons nous pencher pour finir sur les peu connus tertres d'habitat. Ces constructions, regroupant parfois jusqu'à 20 unités, bâtis en assez haute altitude, près des points d'eau, sur les pistes pastorales, étaient par conséquent peu éloignées des monuments funéraires. Ces bâtiments, édifiés avec des peaux de bêtes et du torchis (mélange de paille et de boue), permettaient d'abriter les troupeaux et étaient refaits chaque année. Des grattoirs, des ustensiles, des dents ont été retrouvés. La particularité est d'être construits sur des terrains en pente, d'être surévalués par rapport au ruissellement des eaux comme sur des pilotis, et d'être de dimensions plus imposantes que les mégalithes. Des murettes aussi ont été retrouvées. Notons que sur 600 tertres recensés, 300 sont souletins (de forme arrondie, alors qu'ils sont ovales ailleurs, en Basse-Navarre surtout). Ces constructions, qui paraissent très intéressantes, n'ont pas encore été fouillées. Elles sont vraiment caractéristiques du Pays Basque français, plus humide. Le point très intéressant est qu'elles correspondent aux endroits où seront bâtis plus tard les bordes et cayolars (souvent très anciens) qui ont la même fonction.

 QUELS SONT LES MONUMENTS MEGALITHIQUES A VOIR?

Ce patrimoine est le deuxième legs fort de la Préhistoire après les grottes. Nous avons vu, tout à l'heure, toutes les hypothèses qu'ils nous permettent de formuler sur la perception de la mort en ce temps-là.

La région de St-Jean-Pied-de-Port (Garazi) est particulièrement riche en dolmens à une altitude assez modeste. Celui de Gaxteenia à Mendive (442 m) est remarquablement conservé. Ce monument témoigne sans doute d'une occupation humaine régulière l'été au moment des pâturages. La région ne semble jamais avoir été très peuplée. C'est aussi une des régions les plus riches pour les autres monuments funéraires (cromlechs, tumuli). Ces derniers sont à une altitude plus élevée, ce qui pourrait témoigner d'une poussée démographique qui entraîne les pâturages de plus en plus vers la hauteur. L'Age du fer verrait ainsi le décollage démographique de la région.

 Côté espagnol, la région la plus riche en dolmens est incontestablement l'Alava, en particulier la Rioja Alavesa qui détient les plus anciens de ces mégalithes au Pays Basque. La néolithisation est en marche ici, dès le milieu du IVème millénaire, à l'image des grottes qui sont pour la plupart abandonnées, alors qu'elle est plus lente en Navarre (la poterie y est plus pauvre), la sédentarisation moins marquée (comme au Pays Basque Nord, nous en parlions l'autre jour). Des hommes ont pu ici vivre dans des cavernes (cela peut concerner aussi des régions atlantiques), construire des dolmens (qui ont pu servir d'abris pour les troupeaux), tout en ignorant la poterie et l'agriculture. Les dolmens des altitudes sont proches de ceux du Pays Basque français, et par conséquent sont petits et pauvres en mobilier. La Navarre occidentale compte aussi de nombreux monuments protohistoriques du plus grand intérêt. Le groupe humain du versant cantabrique, dit de Santimamiñe, était en étroite relation avec les Pyrénées (activité pastorale et élevage) et adopta un mégalithisme plus simple. Mais ces monuments ne sont pas les seuls témoins de cette période.

AH?

 Oui, des sites agricoles nous éclairent sur l'économie agraire du temps. Une agriculture avancée est certifiée en Alava (dès -3000 à Laguardia par de petites communautés), même si le bétail n'y est domestiqué que très tardivement vers -500. L'habitat est à ciel ouvert dans les vallées avec l'évolution climatique et l'essor agricole. Ces sites sont bien plus nombreux pour l'Age du fer et prouve une incontestable pression démographique vers des zones marginales. L'Alava semble avoir été fortement indo-européanisé dans les régions favorables à l'agriculture, si l'on en croit les linguistes et les archéologues, soit le versant méditerranéen de l'Alava qui se mêla avec les populations de la Meseta et de l'Ebre. Elle ne fut pas qu'une zone de passage pour les Celtes, contrairement au reste du Pays Basque. Les autres régions ont davantage échappé à la main-mise d'une aristocratie dominante à cheval (les éléments attestant d'un élevage équin et bovin sont rares avant l'arrivée des Celtes).

 Nous avons affaire pour cette époque à des villages fortifiés par des murailles sur des positions stratégiques. Les premières cabanes sont d'abord circulaires avant de devenir rectangulaires. Le village emblématique de l'Alava est sans conteste La Hoya. Ce lieu se situe en pleine Rioja Alavesa, dans le Sud de la province, et fut découvert en 1935 (il aurait servi de lien entre le Portugal et le Languedoc). Les restes les plus anciens datent du XVème siècle avant notre ère et coïncident avec l'arivée des communautés mégalithiques du centre de l'Europe établies dans la région. La culture celtibère ne se lit vraiment qu'au IVème siècle cependant. On a retrouvé des squelettes d'enfants, voire des foetus enterrés sous la protection du foyer familial, de nombreux ustensiles, des outils, des armes, des bijoux, des instruments de musique assez mystérieux, la nécropole où on a retrouvé des équipements guerriers (épées, poignards, boucliers, mors). Celle-ci est une des plus importantes d'Europe: on y a retrouvé 336 squelettes de tout âge. Ce village fut finalement pris lors d'une attaque.

 Le site de Cortes de Navarra (sud-est de Tudela) est aussi un témoin privilégié d'une grande agriculture en expansion, puisqu'il est le gisement espagnol le plus important pour la période (des blés ont été conservés). Le site cultivait aussi du lin et du jonc. On n'a pas retrouvé de traces de chat, de lapin domestique, mais il semble qu'il y avait beaucoup de chèvres dans le cadre d'une économie traditionnelle, des porcs (plus novateurs peut-être), beaucoup de bovins, des coquillages de rivière, des chevaux (petits), du cerf (subsistance ou délassement?). Le village nous apprend que l'évolution des métaux fut lente et que la civilisation semble stagner. En fait, c'est plus une cité qu'un village que les archéologues ont découvert avec de petits logements de plusieurs pièces, séparés par des murs mitoyens. Chaque quartier constitue une unité et représente un effort collectif qui suggère l'existence d'une autorité et d'un droit communautaire qui annonce incontestablement la ville. Tout est bâti avec le sol: les briques et le torchis, selon le niveau social du propriétaire, sont fabriqués avec de la terre et de la paille. La pierre est rare, en effet, et réservée aux fondations. L'entrée se fait par le sud avec une porte surmontée généralement d'une poutre de bois. Il n'y a pas de fenêtre. La pièce principale comporte un foyer au centre avec des chênets (ceux de Cortes représente près de 90% des chênets retrouvés en Espagne pour cette période). La fumée s'écoule en l'absence de fenêtres par la porte, sans doute régulièrement ouverte. Un vaisselier en forme de banc garde généralement une abondante vaisselle. Des banquettes sont adossés au mur. Dans le vestibule, on a parfois retrouvé un métier à tisser. Au fond de la maison, il y a généralement une dépendance pour les provisions (farine, mil, blé), un four sous la forme d'une voûte en briques ou pierres plates. Les cloisons sont en bois généralement, peu épaisses et souvent couvertes de peintures. Le sol est en terre battue avec souvent un pavage de glaise. Des armes en fer ont été retrouvées (dards, flèches). Les poulaillers et les porcheries sont de petites dimensions.

Plus modestement, Pampelune a livré de nombreux objets en fer.

APRES LE PATRIMOINE, PASSONS A L'HOMME DE CETTE EPOQUE...

Les crânes retrouvées sont beaucoup plus nombreux pour le Pays Basque Sud que pour le Nord. Ces Hommes ont acquis le "profil basque" actuel: une face longue, un nez étroit, un  orthognatisme prononcé (ligne verticale de la face du front à la machoire), un front bombé, une mandibule (os qui porte la machoire inférieure) étroite, une faible pilosité, une forte proportion de couleur mixte des yeux, des lèvres minces, une peau très blanche. Les chercheurs notent une homogénéité anthropologique remarquable. Mais l'évolution n'est pas claire: il semble que le Bronze moyen corresponde à un recul démographique, peut-être culturel (le mode de vie traditionnel se replie dans les régions isolées) en rapport avec l'arrivée probable de populations nouvelles. Mais les rares documents osseux prouvent une continuité anthropologique. 

 Les chercheurs ont pu identifier dans la population de cette époque des sous-types méditerranéens (dits graciles et robustes), installés à l'époque mégalithique, surtout dans le versant Sud du Pays Basque. A Urbiola, en Navarre, 30% des individus retrouvés dans une grotte seraient des brachycéphales (littéralement "tête courte", soit ici un crâne arrondi), originaires du Proche-Orient (des Dinaro-arménoïdes), probablement les mineurs ou prospecteurs de cuivre dont nous parlions tout à l'heure.  Le phénomène se poursuit avec l'Age du Fer avec l'arrivée des Celtes.

 TU ES PEUT-ETRE UN DE LEURS DESCENDANTS...

 Peut-être. Il a aussi été retrouvé une population alpine. Manifestement, les cromagnoïdes ont reflué et ne semblent pas s'être adaptés aux nouvelles conditions de vie. L'accroissement démographique (incontestable) a pu rendre difficile les activités traditionnelles. Il semble que ces Méditerranéens sont à l'origine pour une bonne part du peuplement actuel du Pays Basque. Les généticiens ont pu affirmer récemment que si les lignées génétiques maternelles semblent venir des chasseurs-cueilleurs, le chromosome Y (uniquement transmis du père au fils) des Européens actuels proviendrait des agriculteurs venus du Proche-orient, d'où l'hypothèse de l'agriculteur qui aurait eu à ce moment-là plus d'attrait auprès des femmes que les pasteurs basques.

ALORS QU'AUJOURD'HUI, IL FAUT DES EMISSIONS DE TELE-REALITE POUR QU'IL TROUVE UNE FEMME...

 Le monde pastoral devait être plus dur à ce moment-là par rapport à la sédentarité complète et plus confortable de l'agriculteur. Les pasteurs ont pu peut-être constituer un isolat endogame, à l'origine possiblement des particularités morphologiques du Basque. Souvenez-vous de l'importance du groupe O- dans les cantons du Labourd et de la Basse-Navarre (le Pays Basque Nord fut peu affecté par ces migrations méditerranéennes). On note même une réappropriation de grottes en Guipuzcoa et Biscaye avant la romanisation, ultime étape d'une culture traditionnelle indigène. Alors que la nécropole de La Hoya (à Biasteri en fait) abrite des individus de type méditerranéen, les ossements indigènes cohabitent tout près de là à un carrefour de voies, près de cinq dolmens abritant des tombes collectives (ces morts souffraient de nombreuses brisures à l'avant-bras, ce qui suggère une attitude de défense sans doute lors d'une attaque sur La Hoya; des conflits sociaux ne sont cependant pas à exclure).

 Pour le reste, Pierre Narbaitz, dans son livre "le Matin basque", a tenté de faire un portrait psychologique du Basque de cette époque, à partir des sources des Anciens décrivant les Celtes, qui nous ont transmis une partie de leur culture. Il en résulte que nos ancêtres auraient adopté la monogamie, le patriarcat, la considération de la femme, le sens de l'hospitalité, le goût pour la danse et la boisson, les assemblées de plein air (tout cela selon Strabon), caractères en effet applicables aux Basques. L'art plastique est peu élaboré. Cortes de Navarra a livré quelques traces de peintures, une céramique plus abondante que raffinée (elle est de meilleure qualité à La Hoya). Les Celtes détestaient l'abstraction. Strabon évoque le goût des célébrations nocturnes. N'oublions pas que les Celtibères vouaient un culte à la lune, l'astre qui a raison des ténèbres nocturnes. "Aujourd'hui" se traduit en basque aussi bien par egun (le jour) que par gaur (la nuit). Le chanoine rappelle que le Notre Père basque traduit emaguzu gaur pour "donnez-nous aujourd'hui". Le Celte était aussi, parait-il, court vêtu, sans casque, sans cuirasse, d'une intelligence vive, insupportable dans la victoire et très abattu dans la défaite.

 Par contre, l'influence grecque, qui a pu jouer en Aquitaine, a été absolument nulle pour le Pays basque.

 ET EN CE QUI CONCERNE LA LANGUE BASQUE DE CETTE EPOQUE? Les linguistes ont remarqué que les régions autres que l'Alava ont pu échapper à la domination celtique, si on étudie les toponymes. Le relief se prêtait mal aux chevaux de l'aristocratie dominante. Le basque a dû beaucoup reculer dans les régions de plaine, mais s'est maintenu en altitude. Mais peu de mots basques sont indo-européens (sauf dans l'anthroponymie: nom des individus). La grammaire a pu être davantage influencée. Parmi le vocabulaire, notons des chiffres (zazpi, "sept" en français, et ogei, " vingt"), des animaux (artz, "ours" en français, izodki, le "saumon"). Des vocables euskariens se sont effacés face aux mots indo-européens: latsa ("le ruisseau") a cédé la place à erreka (du slave rêka). Le basque a une répugnance marquée pour la lettre "p" qui ne se retrouve pas dans aita ("le père") ou dans luma ("la plume"). N'oublions pas le terme bharscun donné par les Celtes aux Basques qui, lui, est resté. Une hypothèse fait du pré-celtique une langue proche du basque, mais le celtique actuel en est incontestablement éloigné.

 Le basque de la Protohistoire, un basque archaïque, devait être proche de l'Aquitain (langue morte celle-ci), parlé au moment de l'invasion romaine du Ier siècle avant notre ère. Dans cette région, les suffixes -os, -osse, -ous, -ost, -oz (ou uès, ueste au Sud des Pyrénées en Navarre et Aragon surtout) sont très nombreux...

 SEIGNOSSE, ARGELES-GAZOST, BARETOUS, ETC, ETC...

 Oui, mais ils sont beaucoup moins nombreux en Guipuzcoa et Biscaye. La tentation est grande d'affirmer que le basque avait fortement reculé dans les plaines (les localités s'installent là de préférence) de ces provinces. En fait, des dialectes issus du basque se sont fixés dans les montagnes de ces deux régions, ainsi que dans le Haut Aragon, en Catalogne pyrénéenne, comme le relève la toponymie. Autre indice: le folklore pyrénéen présente des éléments communs. Il n'est pas interdit d'y voir les conséquences de l'expansion de la zone vasconne après le maximum glaciaire du Solutréen que nous avions vu l'autre jour.

 AVONS-NOUS TOUT DIT SUR LA PREHISTOIRE BASQUE?

  Un dernier élément serait à soulever, mais il dépasse le cadre de la Préhistoire et de notre étude. Nous l'avons déjà évoqué: c'est la mythologie basque qui se met en place à ce moment et qui va régner jusqu'au XXème siècle de notre ère. Je ne ferai qu'une présentation générale et j'espère approfondir le sujet avec vous quand nous aborderons la période historique.

 Ces mythes mettent en scène les forces naturelles (le soleil, la lune, l'air, l'eau, les montagnes, les forêts, etc...) qui influençaient la vie des humains. Le personnage principal est Mari, une divinité féminine qui représente la nature. Sugaar lui est associé, il incarne les colères du ciel. Le soleil (Egu, Eguen ou Ekhi) chasse les ténèbres (la croix basque, Lauburu, est un symbole solaire). La divinité solaire (Ortzi ou Urzi) donnera plus tard ortzegun ("jour de la divinité céleste", soit le jeudi) et ekhaina ("le mois du soleil", juin) , mots très anciens, pré-celtiques.  La lune (Hil ou Ilargia) surgit du monde occulte (ilargia signifie "lumière") et de la mort (traduction du mot hil). Cette dernière est souvent représentée avec une hache ou avec les intruments de la fileuse. Les Basques ont encore aujourd'hui un calendrier lunaire: Ilabetea (le mois) signifie "plein cycle de la lune". Les Basajaunak  ("seigneur des bois") sont des êtres intermédiaires entre les Hommes et les Dieux: ils sont velus, très forts et sont des génies bénéfiques qui protègent les troupeaux et détiennent les secrets de l'agriculture. Certaines légendes les assimilent à des enfants de l'ours et de la femme (le lien animal-femme nous ramène au Paléolithique, souvenez-vous). Ces seigneurs sauvages, ainsi que les Mairiak (ou Mairu), les Jentiliak, sont des géants dotés d'une force extraordinaire, considérés après coup comme les bâtisseurs des dolmens et cromlechs. D'autres êtres vivaient cachés dans les grottes et les montagnes, comme les Laminaks qui sont des lutins de sexe féminin généralement, travaillant la nuit. Elles sont gentilles, adroites et très fortes. Les Akelarre  ("champs du bouc") sont des réunions de sorcières en ces endroits comme à Zugarramurdi, en Espagne, près de Sare. Ces croyances illustrent la fascination qu'exerçaient les monuments de la Protohistoire, et le mystère des entrailles de la Terre. Comme tous les mythes, ils expliquaient les origines (l'agriculture par exemple) et les mystères du monde (la colère du ciel, la mort). Ils sont nés indéniablement à la fin de la Protohistoire. L'abbé Barandiaran les a longuement étudiés pour mieux comprendre la Préhistoire.

 Au total, ces mythes ne paraissent guère différer des peuples voisins, il y avait des relations culturelles intenses. Encore une fois, c'est la permanence,

la longévité de cette culture qui interpelle aujourd'hui. Le Pays Basque est vraiment un conservatoire.

[1] La céramique est l'industrie de la terre cuite. Le campaniforme est la production de vase dont le sommet est en forme de cloche à l'envers.

[2] Aurifère signifie l'or. Notons que l'or sera largement préféré au cuivre en général, l'argent génère également une activité bien plus dynamique que ce dernier. L'or était récupéré (méthode celtique) en détournant les torrents dans les bassins aurifères en haut de la montagne qui se chargeaient ainsi d'alluvions. En y faisant brûler des bruyères, on amassait ensuite des paillettes d'or.

[3] Mais l'industrie principale est toujours dominée par la céramique en terre cuite.

[4] Attention! Les exemples de sépultures collectives dans les grottes ne manquent pas (on en recense 230, en particulier en Soule, dans le calcaire des Arbailles). Ainsi, la petite grotte de Ste-Engrâce (Droundak) a servi à l'Age du bronze à une dizaine d'individus dont de nombreux enfants ensevelis avec de la céramique. L'environnement karstique a pu sauvegarder des cadavres, parfois jusqu'à une cinquantaine. Les deux sexes sont représentés. Les plus anciens datent du Néolithique, mais l'essentiel est de l'Age du cuivre et du bronze. Il peut y avoir aussi des incinérations dans ces grottes, mais le cas ne semble pas se présenter dans le Pays Basque espagnol. 

[5] Les châteaux de Mauléon et de Luxe ont été implantés sur des gaztelu zahar.

[6] Avec ceux qui ont disparu, on considère que près de 800 dolmens auraient été érigés pour l'ensemble du Pays Basque. Et autant de tumuli par conséquent. Pour comparaison, il y a en France près de 4000 dolmens préservés, essentiellement dans un grand espace qui irait de la Bretagne au Languedoc en passant par le Poitou, le Quercy et l'Aveyron, régions qui dénombrent chacune plus de 600 dolmens (1000 en Aveyron). 

[7] La dalle, côté Est, est moins importante, voire absente, ce qui permet l'introduction ultérieure de cadavres.

[8] 460 en Navarre, 133 au Guipuzcoa, 7 en Biscaye, 2 ou 3 en Alava.

[9] La pauvreté souletine en cromlech (mais aussi en dolmens, voir plus haut) vient sans doute de son éloignement de la région atlantique d'où serait parvenu le mégalithisme. La Basse-Navarre a une préférence marquée pour ce monument funéraire (66% de ses sépultures monumentales), le Labourd présente les trois catégories en proportion égale.

[10] Larrau présente un tumulus-cromlech intéressant qui n'abrite qu'un individu et surtout beaucoup plus d'ossements que d'habitude. C'était probablement un homme puissant car le site est vraiment remarquable (Millagate à 1444 m d'altitude). Autre particularité, c'est le monument le plus tardif du Pays Basque (il est situé entre le IVème et le Ier siècle avant notre ère, preuve que le rituel ne déclinait pas).

[11] Ces cercles existent partout dans le monde. Il n'y a peut-être pas eu de diffusionnisme.